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La religion comme névrose collective

Sigmund Freud · XIXe–XXe siècle

Thèse

Un enfant, terrifié par l'obscurité et par sa propre impuissance face au monde, se rassure en imaginant que ses parents veillent sur lui, tout-puissants et bienveillants. Pour Freud, l'humanité adulte en fait autant devant un monde tout aussi menaçant et incompréhensible : elle invente un Père céleste, tout-puissant et protecteur, à qui s'en remettre. La religion est ainsi une illusion – non au sens d'une simple erreur intellectuelle, mais au sens d'une croyance motivée par le désir : on croit parce qu'on veut que ce soit vrai. Plus profondément, la religion est structurée comme une névrose obsessionnelle collective : elle répond aux mêmes angoisses fondamentales (mort, culpabilité, impuissance face aux forces naturelles) par les mêmes mécanismes de défense que la névrose individuelle – rituels, interdits, tabous, et soumission à une figure paternelle.

« La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l'humanité ; comme celle de l'enfant, elle dérive du complexe d'Œdipe, des rapports de l'enfant au père. » – L'Avenir d'une illusion, 1927

Exemples

  • La névrose obsessionnelle individuelle : un patient se lave les mains vingt fois par jour, vérifie dix fois que la porte est fermée, suit des rituels précis dont il ne peut déroger sans angoisse intense. Le rite conjure une angoisse inconsciente, le plus souvent liée à un sentiment de culpabilité ou à une pulsion refoulée. Ce n'est pas la raison qui commande le comportement – c'est la mécanique inconsciente du refoulement.
  • La religion comme névrose collective : les rituels religieux (prières quotidiennes, rites de purification, messes, ablutions), les interdits (tabous alimentaires, sexuels, moraux) et la figure de Dieu-Père tout-puissant reproduisent à l'échelle de la civilisation le même mécanisme de défense contre l'angoisse. Le croyant ne sait pas davantage pourquoi il accomplit ces rites que le névrosé ne sait pourquoi il se lave les mains – dans les deux cas, le sens est inconscient et la fonction est de contenir une angoisse que la conscience ne peut supporter directement.

Notes

Marx explique la religion par les conditions économiques et sociales – elle est le produit de la misère capitaliste. Freud va plus loin : la religion répond à des angoisses anthropologiques universelles (mort, impuissance, culpabilité) qui précèdent et transcendent tout mode de production particulier. Elle ne disparaîtra pas avec le capitalisme – elle est enracinée dans la structure même de la psyché humaine. Freud ne méprise pas le croyant – il comprend le mécanisme psychologique qui produit la foi. Mais il en conteste la vérité et la valeur pour la maturité humaine. Romain Rolland lui avait objecté le « sentiment océanique » – un état mystique irréductible au rapport père/enfant. Freud l'admet comme phénomène, mais le réinterprète comme résidu d'un état narcissique primitif.

Débat

Romain Rolland : il existe à la source de toute expérience religieuse authentique un sentiment océanique – une expérience de fusion avec le tout, de dissolution des frontières du moi, d'unité avec l'univers – irréductible à la névrose ou au désir infantile de protection paternelle. Jung : le religieux répond à des archétypes universels qui ont leur propre légitimité ; la religion n'est pas névrose – elle est la voie royale vers l'individuation, l'intégration de la totalité de la psyché. Durkheim : la religion n'est pas une projection de conflits psychiques individuels à l'échelle collective – c'est un fait social sui generis, irréductible à la psychologie individuelle.