L'aliénation du travailleur
Thèse
Dans le mode de production capitaliste, le travail – qui devrait être le lieu de la réalisation de l'homme, de son objectivation dans le monde – devient au contraire le lieu de sa destruction. Le travailleur est aliéné à quatre niveaux distincts mais solidaires : de son produit, de son activité, de sa nature humaine, et des autres hommes. Le travail, au lieu d'être expression libre et créatrice de soi, est une contrainte subie au service d'un autre. Le résultat paradoxal du capitalisme : plus le travailleur produit, plus il s'appauvrit et se dépossède.
« Le travailleur devient d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesse, que sa production s’accroît en puissance et en extension. Le travailleur devient une marchandise au prix d’autant plus vil qu’il engendre plus de marchandises. » – Manuscrits de 1844
Exemples
- Aliénation du produit : l'objet fabriqué par le travailleur ne lui appartient pas – il appartient au capitaliste qui a acheté sa force de travail. Le produit du travail se dresse en face de son producteur comme une puissance étrangère, indépendante, hostile. Plus le travailleur produit, plus il enrichit un monde d'objets qui lui échappe et s'oppose à lui.
- Aliénation de l'activité : le travail lui-même – l'acte de produire – n'est pas une expression libre de soi mais une contrainte subie. L'ouvrier ne choisit ni ce qu'il fait, ni comment, ni à quel rythme. Il ne se sent lui-même – vivant, libre, actif – qu'en dehors du travail : dans le repos, dans la famille, dans la consommation. Le travail est mortification du corps et de l'esprit, non épanouissement.
- Aliénation de la nature humaine : ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est que l'homme produit librement et consciemment, selon un projet, une idée préalable – il transforme le monde selon des fins qu'il se donne. Le capitalisme pervertit ce trait distinctif : il réduit le travail à une activité mécanique, répétitive, sans projet – une activité que l'homme partage alors avec l'animal, et dont il ne diffère plus que par la conscience malheureuse de sa dégradation.
- Aliénation des autres hommes : la logique capitaliste de concurrence et de propriété privée transforme le rapport entre les hommes. Au lieu de la coopération et de la solidarité dans un projet commun, elle instaure la rivalité, la méfiance, la réduction de l'autre à un concurrent ou à un instrument. Les hommes deviennent étrangers les uns aux autres comme ils sont devenus étrangers à leur propre travail.
Notes
Marx hérite de la dialectique hégélienne – le travail comme objectivation de soi, extériorisation et retour à soi. Mais là où Hegel voit dans ce processus une voie vers la liberté (même à travers l'esclavage), Marx montre que dans le capitalisme ce processus est structurellement empêché : l'extériorisation n'est jamais réappropriée. Marx dit lui-même qu'il remet Hegel « sur ses pieds » – l'idéalisme hégélien est matérialisé.
Débat
Weber : l'aliénation n'est pas propre au capitalisme – toute organisation moderne – qu'elle soit capitaliste, socialiste ou étatique – produit une cage d'acier de procédures, de hiérarchies et de calcul rationnel qui dépossède l'individu de sens et d'autonomie. La révolution socialiste ne résoudrait pas l'aliénation – elle en changerait seulement le gestionnaire. Arendt : Marx reste dans la valorisation du travail – il veut libérer le travailleur pour qu'il travaille mieux, non libérer l'homme du travail. C'est insuffisant : ce qu'il faudrait restaurer, c'est la prééminence de l'action politique sur toute forme de travail.