La survalorisation du travail dans la modernité
Thèse
Quand nous rencontrons quelqu'un pour la première fois, la question qu'on lui pose presque systématiquement est : « Que faites-vous dans la vie ? » – comme si notre valeur se mesurait d'abord à notre travail, à notre productivité. Pour un Grec de l'Antiquité, cette question aurait semblé presque insultante posée à un homme libre : le travail relevait de l'esclave, précisément parce qu'il enchaîne le corps à la répétition sans fin des besoins vitaux. La modernité a ainsi renversé une hiérarchie que les Anciens tenaient pour évidente. Alors que les Grecs plaçaient l'action politique au sommet, comme seule activité pleinement libre et digne d'immortalité, l'époque moderne a érigé le travail (labor) en valeur suprême. Ce renversement n'est pas anodin : une société qui libère l'homme du travail par la technique, sans avoir rien à mettre à la place, ne sait plus quoi faire de son temps libéré, faute d'avoir conservé le goût des activités plus hautes – la contemplation et l'action politique – pour lesquelles cette liberté aurait dû être gagnée.
« C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. » – Condition de l'homme moderne, 1958
Exemples
- Le travail / labor (survalorisé) : satisfaire les besoins biologiques – manger, se loger, se reproduire, survivre. Le labor est cyclique et sans fin : on mange pour travailler pour manger. Il ne laisse aucune trace durable dans le monde – ses produits sont consommés au fur et à mesure de leur production. C'est l'activité de l'animal laborans, enchaîné au cycle biologique de la nature. La modernité en a fait la valeur centrale, jusqu'à définir l'homme par sa productivité.
- L'œuvre / work (partiellement préservée) : fabriquer le monde durable – les bâtiments, les œuvres d'art, les outils, les institutions, les textes. L'homo faber crée des artefacts qui survivent à l'individu et constituent un monde commun stable, dans lequel les générations peuvent s'installer. C'est une activité supérieure au labor car elle transcende le cycle biologique – mais elle reste solitaire, tournée vers la chose fabriquée plutôt que vers les autres hommes.
- L'action / praxis (dépréciée) : agir et parler avec les autres dans l'espace public – sans but préfabriqué, sans produit calculable, dans la pure pluralité des perspectives humaines. C'était pour les Grecs le sommet de la vie : seule l'action politique permet à l'homme de se révéler comme qui il est (et non seulement ce qu'il est), de s'inscrire dans une histoire mémorable, d'accéder à une forme d'immortalité. La modernité l'a progressivement réduite à de la gestion économique et administrative – ce qu'Arendt appelle le triomphe du « ménage » (oikia) sur la polis.
Notes
Paradoxe moderne : la technique a supprimé une grande part de la peine du labor – mais au lieu d'accéder à une vie plus haute (contemplative ou politique), la société moderne ne sait plus que produire davantage ou consommer. La libération du travail n'a pas engendré la liberté. Dialogue avec Heidegger : là où Heidegger cherche une issue dans la pensée et la poésie, Arendt la cherche dans l'espace public et l'action politique. Prolongement avec Bergson/homo faber : l'homo faber arendtien (l'œuvre) correspond partiellement à l'homo faber bergsonien – mais Arendt lui accorde une dignité que Bergson ne lui reconnaît pas, tout en partageant la méfiance envers sa logique instrumentale appliquée à la politique.
Débat
Marx : la praxis grecque qu'Arendt idéalise était structurellement fondée sur l'esclavage – c'est le travail forcé des esclaves qui rendait possible le loisir politique des citoyens. Hegel : le travail est le lieu de la formation de soi, pas une activité inférieure ; c'est en transformant le monde par le travail que la conscience se reconnaît elle-même dans ses œuvres et accède à la liberté. Habermas : l'action communicationnelle (langage, dialogue) est la vraie praxis politique, distincte du travail.