L'essence de la technique n'est rien de technique
Thèse
Avant l'âge de la technique, au temps des calèches par exemple, on voyageait au rythme du cheval et des aléas de la route – la bête devait se reposer, une roue cassée nécessitait de longues réparations, le voyage prenait le temps qu'il prenait. Avec la modernité, quelque chose de fondamental a changé – pas seulement les progrès matériels, mais toute une logique de rentabilité, de ressources gérées, d'énergie sommée. Dans un aéroport, l'avion sur le tarmac n'est qu'un maillon parmi d'autres : le kérosène est calculé au litre près pour ce vol précis, les plateaux-repas sont fabriqués à la chaîne et chargés selon le nombre de passagers, le personnel de bord et les équipes au sol sont planifiés à la minute, les créneaux de décollage eux-mêmes sont des ressources qu'on s'arrache et qu'on optimise. Chacun de ces éléments – l'avion, le carburant, les employés, le temps – est réquisitionné dans un immense réseau d'interdépendances dont chaque élément exige et contraint les autres. Cette structure implacable, Heidegger la nomme arraisonnement (Gestell). La technique moderne n'est pas simplement un ensemble d'outils perfectionnés – son essence est un mode de dévoilement du monde, qui impose à tout ce qui est d'apparaître comme fonds disponible, pris dans une chaîne où chaque chose n'est jamais qu'en réserve pour une autre. Ce n'est pas l'homme qui domine la technique et la dirige librement : c'est elle qui lui impose sa façon de voir, d'interroger et de traiter le monde. L'homme lui-même y devient une ressource, un capital à rentabiliser, pris dans le même filet que l'avion, le kérosène et les horaires.
« L'essence de la technique n'est absolument rien de technique. » – La Question de la technique, 1954
Exemples
- La technique ancienne (dévoilement respectueux) : le moulin à vent prélève une part de la force du vent – mais il la laisse être ; le vent reste vent, il n'est pas mis en demeure de produire, ni stocké pour un usage différé. De même, le vieux pont de bois qui enjambe le Rhin depuis des siècles ne somme pas le fleuve de rien : il se contente de reposer sur lui, respectant son cours. Le Rhin demeure un fleuve – avec sa beauté, son mystère, sa résistance propre. La technique ancienne répond à la nature ; elle ne la somme pas.
- La technique moderne (arraisonnement) : le barrage hydroélectrique ne prend pas la force du Rhin – il le met en demeure de fournir de l'énergie à la pression voulue, au moment voulu, de façon continue et calculable. Le Rhin n'est plus un fleuve : il est un « fonds hydraulique ». Sa beauté, son cours historique, sa dimension mythique et poétique – tout cela devient invisible ou accessoire. C'est l'arraisonnement : la réquisition totale du réel comme ressource disponible.
Notes
Jonas diagnostique un danger existentiel de la technique et appelle à une éthique de la responsabilité. Heidegger va plus loin : ce n'est pas seulement que la technique est dangereuse – elle impose un rapport au monde qui détruit la possibilité même d'un autre dévoilement, notamment poétique. Le problème n'est pas moral mais ontologique. De même que le langage technique réduit les mots à des fonctions, la technique moderne réduit les choses à des ressources. Les deux sont des expressions du même Arraisonnement. Il n'y a pas de solution technique au problème de la technique. Il faut un autre mode de dévoilement – poétique, pensant – pour préparer un rapport différent au monde.
Débat
Habermas : la technique peut aussi être un vecteur d'émancipation – de réduction de la pénibilité, d'extension des libertés, d'égalisation des conditions. Jonas : face au danger réel et urgent de la technique, il faut une éthique de la responsabilité envers les générations futures. Sloterdijk : la technique artisanale n'était pas exempte de violence, d'exploitation et de destruction.