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L'homo faber

Henri Bergson · XIXe–XXe siècle

Thèse

On aime définir l'homme par sa pensée, sa capacité à réfléchir et à contempler dans l'abstrait – d'où le nom qu'on se donne à soi-même, homo sapiens, l'homme qui sait. Bergson conteste cette priorité : si l'on devait définir l'homme par son intelligence, il faudrait l'appeler homo faber – l'homme fabricateur. L'intelligence humaine est fondamentalement orientée vers la fabrication d'outils artificiels pour agir sur la matière inerte. Cette capacité technique distingue réellement l'homme des autres animaux – mais elle a un prix : en découpant le monde en solides maniables, elle nous rend structurellement aveugles à ce qui est mouvant, vivant, continu. L'intelligence fabrique ; elle ne contemple pas et ne dure pas.

« L'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication. » – L'Évolution créatrice, 1907

Exemples

  • La force de l'homo faber : l'homme fabrique des outils pour fabriquer des outils – c'est la capacité récursive de l'intelligence. La roue permet la charrue, la charrue permet l'agriculture sédentaire, la machine à vapeur permet l'industrie, l'ordinateur permet l'automatisation. Cette récursivité est proprement humaine : aucun autre animal ne fabrique des instruments pour en produire d'autres. Elle est aussi potentiellement illimitée dans son extension.
  • La limite de l'homo faber : en découpant le monde en solides distincts et maniables, l'intelligence spatialise le réel – elle le fige pour pouvoir l'agir. Comme le cinématographe, l'intelligence reconstitue le mouvement en enchaînant des photographies fixes – elle obtient l'illusion du mouvement, non le mouvement lui-même. Elle explique la vie par des mécanismes, des structures, des lois – mais la vie vivante, dans son jaillissement continu, la dépasse toujours. Elle reconstitue du tout fait à partir de morceaux – et ainsi rate le processus.

Notes

Prolongement de Descartes : Bergson radicalise le constat cartésien – l'intelligence est bien orientée vers la maîtrise technique – mais en retourne le signe moral : cette maîtrise n'est pas une libération, c'est une limitation cognitive. Cohérence interne chez Bergson : l'homo faber rejoint la critique du langage comme étiquette – dans les deux cas, c'est la même intelligence fabricatrice qui découpe, fige et spatialise ce qui devrait rester mouvant.

Débat

Arendt : là où Bergson voit dans la fabrication une limite, Arendt y voit une dignité propre. L'homo faber crée un monde durable qui transcende la vie biologique et donne à l'existence humaine une stabilité et une signification. Heidegger : la fabrication technique n'est pas simplement une activité parmi d'autres – c'est déjà un mode d'être dans lequel le monde entier est arraisonné comme fonds de ressources disponibles. C'est le rapport de l'homme à l'Être lui-même qui est en jeu, pas seulement une fonction cognitive. Marx : l'homo faber est une figure potentiellement émancipatrice – l'homme se réalise dans et par le travail, qui est objectivation de soi dans le monde. Mais dans le mode de production capitaliste, les outils et les produits du travail humain se retournent contre leur producteur : c'est l'aliénation.