← Bibliothèque

Le principe responsabilité

Hans Jonas · XXe siècle

Thèse

La technique moderne a acquis une portée planétaire et des effets potentiellement irréversibles qui menacent l'existence même de la vie sur terre et compromettent la liberté des générations futures. Cette situation inédite rend insuffisantes les éthiques traditionnelles, toutes pensées à l'échelle des actions humaines immédiates et réversibles. Il faut donc formuler un nouveau principe éthique, adapté à la puissance d'agir de l'homme contemporain.

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » – Le Principe responsabilité, 1979

Exemples

  • L'éthique traditionnelle (insuffisante) : Kant demande « Puis-je universaliser la maxime de cet acte ? » – mais les contemporains de Kant ne pouvaient ni dérégler le climat, ni empoisonner les nappes phréatiques pour des siècles, ni menacer la biodiversité à l'échelle planétaire. L'éthique traditionnelle présuppose des effets limités dans l'espace et le temps : elle n'a pas été conçue pour des actes dont les conséquences s'étendent sur des générations et peuvent être irréparables.
  • Le principe responsabilité en pratique : avant de développer ou déployer une technologie à fort potentiel de risque (nucléaire, OGM, IA générale), Jonas propose une heuristique de la peur : imagine le pire scénario plausible – s'il est irréversible et menace la pérennité de la vie humaine, cela suffit à justifier l'abstention ou la limitation. Ce n'est pas un pessimisme de principe, mais une asymétrie délibérée : les raisons de ne pas agir doivent peser plus que les raisons d'agir lorsque l'enjeu est existentiel.

Notes

Retournement de Descartes : là où Descartes voyait dans la maîtrise de la nature un programme d'émancipation, Jonas y voit désormais une menace existentielle. Prolongement de Kant : l'impératif catégorique est étendu dans le temps – il faut inclure les générations futures dans le cercle des êtres à l'égard desquels nous avons des devoirs. Fondement philosophique du principe de précaution, tel qu'il sera formulé dans la législation internationale (Déclaration de Rio, 1992) et constitutionnalisé en France (Charte de l'environnement, 2004).

Débat

Habermas : le principe de précaution, appliqué sans discrimination, risque de paralyser des innovations technologiques et médicales dont les bénéfices sont considérables. Les utilitaristes (Mill, Bentham, Singer) : une éthique conséquentialiste demande de peser les bénéfices actuels certains contre les risques futurs incertains – et non d'interdire par principe au nom du pire scénario possible. Peter Singer : Jonas construit son éthique exclusivement autour de la vie humaine – mais pourquoi les intérêts des animaux non-humains, capables de souffrir, seraient-ils exclus du cercle de la responsabilité morale ?