L'homme comme maître et possesseur de la nature
Thèse
La connaissance des lois de l'univers met l'homme en position de se rendre comme maître et possesseur de la nature : prévenir les maladies, améliorer les techniques, soulager la condition humaine. La science n'est pas contemplative – elle est un outil de puissance et d'émancipation au service du bien-être humain. Ce projet suppose une nature entièrement réductible à des mécanismes intelligibles, que la raison peut déchiffrer et que la technique peut ensuite plier à ses fins.
« Car [ces notions] m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie [...] et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » – Discours de la méthode, 1637
Exemples
- La promesse (XVIIe s.) : comprendre les lois du corps humain pour vaincre les maladies, améliorer l'agriculture, développer les techniques mécaniques – mettre la nature au service du bien-être. Le progrès scientifique est aussi progrès moral : soulager la souffrance humaine est une fin légitime et même noble.
- L'héritage contesté (XXIe s.) : crise climatique, épuisement des ressources, effondrement de la biodiversité – le programme cartésien est aujourd'hui mis en accusation comme fondement philosophique du désastre écologique. La nature traitée comme pure matière mécanique, sans valeur intrinsèque, aurait rendu possible son exploitation illimitée.
Notes
Le « comme » dans « nous rendre comme maîtres et possesseurs » est souvent escamoté. Descartes ne dit pas que l'homme est le souverain absolu de la nature – il dit que la connaissance nous met en position de l'être. La nuance est philosophiquement significative : il s'agit d'un programme et d'une promesse, pas d'un état de fait.
Débat
Rousseau : le développement des sciences et des arts, loin d'améliorer la condition humaine, corrompt les mœurs et creuse les inégalités ; les progrès techniques engendrent le luxe, la dépendance et la vanité, non la vertu ni le bonheur. Jonas : la technique moderne, héritière du projet cartésien, a acquis une puissance d'action sur la nature et sur la vie qui menace l'existence même de la vie. Heidegger : l'arraisonnement de la nature par la technique n'est pas une maîtrise – c'est un mode d'être dans lequel l'homme lui-même est enrôlé. La nature y devient un simple fonds de ressources disponibles, et l'homme, loin d'en être le souverain, est lui-même requis et commandé par la logique technique. Ce que Descartes présente comme une émancipation est un approfondissement de l'oubli de l'Être.