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Le langage comme maison de l'Être

Martin Heidegger · XXe siècle

Thèse

Un poète rapporte de ses voyages un joyau rare et précieux ; il le porte à la Norne, la déesse du destin, pour qu'elle lui trouve un nom. Elle cherche longuement dans son puits, puis répond : « Tel ne sommeille rien au fond de l'eau profonde ». Alors le joyau glisse des mains du poète et se perd à jamais. Heidegger interroge longuement ce récit, tiré d'un poème de Stefan George : faute de nom, la chose elle-même n'a pas pu être. Le langage n'est pas un instrument que l'homme manie à sa guise ou qui vient se coller après coup sur une réalité préexistante – c'est un lieu, le site même dans lequel l'Être se dévoile, la « maison de l'Être » (Lettre sur l'humanisme, 1946). Ce n'est pas l'homme qui parle le langage : c'est le langage qui parle à travers l'homme. Autrement dit, le langage n'est pas une faculté humaine parmi d'autres : il est la clairière (Lichtung) où l'Être se donne à voir tout en se retirant – comme une vague qui dépose son écume sur le rivage en s'échappant dans le même mouvement. La parole originaire (la vague) ouvre, fait venir la chose au monde ; le mot-étiquette qui désigne et s'appauvrit en se répétant (l'écume) ferme, fait oublier l'Être au profit de l'étant. L'homme n'est pas un sujet séparé qui entre en rapport avec l'Être par le moyen du langage : il habite toujours-déjà au creux même de cette donation.

« Le langage est la maison de l'Être. En sa demeure habite l'homme. Les penseurs et les poètes sont les gardiens de cette demeure. » – Lettre sur l'humanisme, 1947

Exemples

  • Le langage technique (oubli de l'Être) : la langue de la science, du management, de l'ingénierie réduit les mots à des fonctions. Tout y est opératoire, calculable, substituable. Les choses n'y apparaissent plus dans leur être propre, mais comme des ressources disponibles. C'est ce que Heidegger appelle l'Arraisonnement : la technique moderne arraisonne le réel, et le langage technique en est le symptôme.
  • La poésie (dévoilement de l'Être) : Heidegger commente longuement Hölderlin, dont le vers « En plein mérite, pourtant poétiquement, l'homme habite sur cette terre » signifie que c'est dans et par la poésie que l'homme habite vraiment le monde – qu'il entretient un rapport authentique à l'Être. Le poète n'exprime pas ses états intérieurs : il laisse l'Être se dire à travers lui.

Notes

Cette thèse radicalise et renverse la critique bergsonienne : là où Bergson voit dans le langage un obstacle à la connaissance du réel, Heidegger en fait la condition même de l'accès à l'Être – à condition de ne pas le réduire à un outil. Elle s'inscrit dans la critique heideggerienne de la modernité et de la métaphysique, dont la technique est l'aboutissement.

Débat

Wittgenstein : le sens d'un mot n'est pas un dévoilement de l'Être, mais le produit de son usage dans des pratiques sociales partagées (les « jeux de langage »). Derrida : Heidegger reste prisonnier d'une « métaphysique de la présence » – il suppose qu'il y a un Être stable qui peut se dévoiler dans le langage ; or le langage est structurellement traversé par la différance, le sens n'est jamais pleinement présent, il est toujours différé, décalé, produit par un jeu de traces. Carnap : des énoncés comme « l'Être se dévoile dans le langage » ne sont ni vrais ni faux – ils sont dénués de sens logique, car ils ne correspondent à aucune expérience vérifiable.