Le langage signe de la pensée
Thèse
Le langage véritable – c'est-à-dire un discours adapté, varié et pertinent selon les situations – est le seul signe extérieur infaillible d'une âme pensante. Une machine peut reproduire des sons, voire des mots isolés, mais elle ne peut produire un discours cohérent face à n'importe quelle situation nouvelle : cela exige la raison universelle, non un mécanisme borné à des réponses préfixées. Cette thèse s'inscrit dans le dualisme cartésien : l'homme est composé d'un corps-machine et d'une âme pensante (res cogitans) – les animaux, eux, ne sont que des automates.
« Il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées. » – Discours de la méthode, Ve partie, 1637
Exemples
- La machine : imitation sans compréhension. Une pie peut prononcer « bonjour » – mais elle répète un son conditionné, sans saisir ni l'intention ni le contexte. On pourrait concevoir des automates capables de répondre à des questions précises par organes disposés à cet effet – mais ils échoueraient nécessairement face à une situation imprévue, faute de raison. Le mécanisme est borné ; la raison est universelle.
- L'homme : productivité et adaptabilité du langage. Même l'homme le plus simple peut formuler des phrases qu'il n'a jamais entendues, comprendre une métaphore inédite, répondre à une question jamais posée. Cette créativité langagière – produire et comprendre une infinité d'énoncés nouveaux – est la marque de la raison, irréductible à tout mécanisme.
Notes
Descartes pose ici les bases d'une question qui traversera toute la philosophie de l'esprit : qu'est-ce qui distingue le traitement de signes de la compréhension ? Son critère – l'adaptabilité universelle du discours – est plus subtil qu'on ne le résume souvent : il ne dit pas que les machines ne peuvent pas parler, mais qu'elles ne peuvent pas parler à propos de tout, surtout du nouveau, c'est-à-dire mobiliser une raison générale non spécialisée.
Débat
Chomsky : la capacité langagière n'est pas le produit de la raison générale – elle repose sur une grammaire universelle innée, faculté spécifique et distincte des autres formes de raisonnement. Searle : une machine peut manipuler des symboles de façon parfaitement adaptée sans rien comprendre ; la syntaxe ne produit pas la sémantique. Wittgenstein : le langage n'est pas le signe d'une pensée intérieure – il est une pratique sociale régie par des règles partagées (jeux de langage) ; chercher derrière chaque mot un acte mental privé, c'est se méprendre sur la nature du langage. Objection éthologique : les recherches contemporaines sur les grands singes (Washoe, Kanzi) et les cétacés montrent des formes de communication complexes, contextuelles, parfois créatives. La frontière cartésienne homme/animal-machine est empiriquement plus poreuse que Descartes ne le supposait.