Le voile d'ignorance
Thèse
Pour qu'un contrat social soit juste, il faut que ses principes fondateurs soient choisis derrière un voile d'ignorance – une situation hypothétique où les parties ignorent tout de leur place future dans la société (richesse, talents, classe sociale, sexe, convictions morales). Ce dispositif force à raisonner de manière impartiale : privé de tout intérêt personnel, le contractant choisit des principes qu'il accepterait quelle que soit sa condition. Ce n'est pas un acte de générosité, mais de rationalité : face à l'incertitude, on choisit ce qui protège le plus les plus vulnérables.
« Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d'ignorance. Ceci garantit que personne n'est avantagé ou désavantagé dans le choix des principes par le hasard naturel ou par la contingence des circonstances sociales. » – Théorie de la justice, 1971
Exemples
- Sans voile : un choix biaisé. En sachant qu'ils sont riches, des contractants peuvent voter pour une fiscalité minimale ; en sachant qu'ils sont bien-portants, contre une assurance maladie universelle. Chacun défend son intérêt particulier – le résultat n'est pas juste, il reflète simplement un rapport de forces.
- Avec voile : un choix rationnel et équitable. Ignorant si je naîtrai riche ou pauvre, valide ou handicapé, je ne peux pas parier sur ma position. Par rationalité prudentielle (maximiser le sort du moins bien loti), je choisis une société où les inégalités ne sont tolérées que si elles améliorent la situation des plus défavorisés – c'est le principe de différence.
Notes
Le voile d'ignorance est une réponse au positivisme contractualiste de Hobbes : un contrat ne devient juste qu'à la condition que la procédure de choix soit elle-même équitable (justice as fairness). Rawls déplace la question – non pas « qu'a-t-on accepté ? » mais « qu'aurait-on accepté si on avait été impartial ? »
Débat
Robert Nozick : le voile d'ignorance efface les droits individuels acquis légitimement ; si j'ai honnêtement gagné ma richesse, personne – même l'État – ne peut me la prendre pour la redistribuer. Michael Sandel : nos identités sont constitutées par nos communautés, traditions et histoires particulières ; aucun être humain réel ne choisit « derrière un voile », nous sommes toujours déjà situés.